Pour m’y rendre, j’ai pris le train à Deuil – Montmagny.
Sur le quai : deux jeunes lycéennes avec un auto collant : M.J.S. ; j’aurais aimé prendre contact avec elles.
Dans mon wagon, un groupe de jeunes – des banlieusards des cités – du 9 – 5, comme ils se revendiquaient eux-mêmes. Les passagers « normaux » prenaient leurs distances !
J’ai voulu voir de près : je me suis assis au milieu d’eux. Aucune agressivité de leur part. Un black, une black, trois à quatre d’origine magrébine, quatre ou cinq européens. Tous habillés pareils, parlant le même langage, pas toujours compréhensible. Des propos anodins, des contacts par téléphones portables, apparemment super sophistiqués, diffusant, par hauts parleurs.
Des jeunes plutôt sympathiques et calmes. Une excitation pourtant à la vue des « cufs » par la fenêtre.
Arrivée gare du Nord. Direction Porte d’Italie : les deux escalators qui plongent vers le quai étaient arrêtés par sécurité. La foule de jeunes cherche à descendre vers le quai ; ce dernier est bondé, on attend une rame menant à la manif.
Tout le monde est bloqué dans la descente. Je suis dans l’un des escalators : on s’arrête à mi chemin. Sur l’autre, les rangs sont plus serrés. De petits malins, en haut, poussent. La pression s’accroît, des gens s’écroulent dans l’escalier, des personnes sont bousculées, piétinées, écrasées, aux risques d’étouffer.
En haut les imbéciles continuent à pousser : les gens hurlent.
Heureusement, de notre coté, la tension est moins grande : on arrive, à force de persuasion, à arrêter le carnage, à faire reculer ceux d’en haut et à sortir certaines personnes de l’écrasement.
Les ensevelis réapparaissent, une femme saigne à la main. Beaucoup ont eu très peur. Plus de peur que de mal. Mais de la peur ! oui, de la peur !
Pourquoi ? Comment est-ce possible ?
Le quai du métro, l’attente d’une rame : la foule de jeunes des banlieues est compacte. Je continue à vouloir voir de près ce monde, de l’intérieur. Je n’ai toujours pas peur.
Par prudence instinctive, je me glisse à coté de deux adultes magrébins : un homme de soixante ans, un autre de quarante. Ils ne disent rien, stoïques dans cette foule en effervescence.
La rame arrive. Curieusement, nous réussissons à rentrer ensemble, nous retrouvant entassés, les uns contre les autres, au milieux des jeunes hurlants. Le train s’ébranle lentement.
De loin en loin, j’aperçois quelques blancs, des manifestants, apparemment, comme moi, sympathisants.
A chaque station, des gens montent, la tension monte. Le redémarrage est chaque fois plus difficile. Les portes ont de plus de mal à se fermer. Les vociférations sont de plus en plus violentes.
La voix du conducteur, avec calme, tente de maintenir l’ensemble. Quelques signaux d’alarme, tirés, ralentissent le mouvement. Mes jeunes voisins immédiats parlent entre eux de façon normale : je dirais comme des être humains : l’un d’eux, à l’occasion d’une bousculade, me donne un coup de coude, mais s’excuse : « pardon, M’sieur ».
Mais les mêmes, comme les autres, s’échauffent au rythme de la foule entassée, cherchant à s’attaquer aux vitres du métro, à coups de poing : ils veulent casser, comme des enragés ! Mais en vain : c’est solide une vitre de métro…
Mon voisin, le magrébin de quarante ans, se penche vers moi, effaré : « je ne parles pas bien le français…, mais est-ce que c’est toujours comme cela, la France? ».
Les cris redoublent, la violence s’installe, un passager blanc, qui avait osé monter au dernier arrêt, est molesté, dépouillé, caressé, puis rejeté à la station suivante. Les filles rient jaunes, mais restent solidaires. Puis ils s’en prennent à l’un d’entre eux : il est dépouillé de plusieurs portables qu’il avait dans ses poches : bousculade, mais rien de trop grave.
Ce sont tous des animaux sauvages, éructant leur haine. Ils tapent comme des malades sur le plafond. L’un d’entre eux, à plusieurs reprises, tout au long du parcours crie : « on va tous crever, on va tous crever!
Voilà ce que notre société a créer ! car ce sont des petits français – d’origines diverses – mais des français, qui sont passés par nos écoles. Quel avenir on leur a proposé pour qu’ils en soient réduits à une telle barbarie, pour avoir l’impression d’exister ?
A Austerlitz : arrêt plus long, tout le monde descend.
Je passe, avec mes voisins adultes et magrébins, dans le wagon d’à coté : tout a été détruit, des voyageurs, paraît-il – ont été dépouillés.
Le plus âgé, m’indique, que condamné à mort par son pays, l’Algérie, il vit, loin de sa famille, en France, depuis plusieurs années. Son collègue, le plus jeune, vient en France pour la première fois : il ne comprend rien à ce qui se passe, « c’est pas possible, on devrait sévir », c’est son avis !
En bas, du métro aérien, on voit un million de manifestants, marchant en ordre, criant contre le CPE ; ils lutent contre la précarité faite aux jeunes par les générations précédentes, dont la mienne.
Mes « camarades de voyages », victimes de notre société, vont, sans doute, comme des hordes d’animaux affamés, se heurter à la police, en fin de manif, à la République; ils vont casser du flic, des voitures et quelques vitrines…bénéfices :quelques téléphones portables !
J’ai honte !
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